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vendredi 8 octobre 2010

Avatar ou l' Esprit incarné en OGM


AVATAR ou l'esprit incarné en OGM

Au moment où Avatar allait partir à l’assaut des salles de cinéma, s’éteignait l’auteur de La pensée sauvage et le fondateur d’une anthropologie qui, à travers l’étude de la vie des sociétés amérindiens et de leurs mythes, avait renversé l'image des peuples primitifs en retrouvant la valeur de leurs formes de vie et de pensée et la grandeur de leurs cultures. C’était le 31 octobre 2009. Avec le film de James Cameron, on mesure la pénétration de la pensée anthropologique de Lévi-Strauss et combien la représentation du sauvage aura servi de miroir à la civilisation occidentale pour qu’elle interroge ses propres fondements et son orientation. Pour emprunter le langage de l’ethnologue, le film cherche à résoudre l’opposition entre nature et culture ainsi que l’opposition entre intelligence et sensibilité. Et si l’on remonte au langage de Rousseau, on pourrait dire qu’il problématise le rapport entre l’état de nature et l’état de civilisation.


Photo : Krisna , Avatar ou dieu incarné

Jean Jacques Rousseau voulait connaître « l’homme naturel » à travers l’étude des sauvages, cherchant dans cette entreprise à « démêler ce qu'il y a d'originaire et d'artificiel dans la nature actuelle de l'homme, et de bien connaître un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui probablement n'existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent » [1]. Il est revenu à Claude Lévi-Strauss d’avoir souligné la valeur de ce modèle pour la connaissance anthropologique des sociétés humaines. « L’homme naturel, dit-il, n’est ni antérieur, ni extérieur à la société. Il nous appartient de retrouver sa forme, immanente à l’état social hors duquel la condition humaine est inconcevable » [2]. Ce modèle ne prétend pas correspondre à la réalité observable; il ne peut apporter « la révélation d’un état de nature utopique ou la découverte d’une société parfaite au cœur des forêts », mais il est inestimable en ce qu'il peut servir à apprécier la part du naturel et de l’artificiel dans nos propres sociétés et en nous-mêmes car il est comme un appel à rencontrer et à connaître des cultures qui sont restées plus proches d'une forme de vie originaire que celles qui, comme les nôtres, se sont données à la civilisation mécanique. Si le modèle de « l’homme naturel » est intéressant pour la connaissance de notre réalité, il l’est peut-être plus encore pour la compréhension de nos mythes. Ceux-ci s’épanouissent dans les œuvres savantes comme dans les œuvres de fiction et, sous des figures multiples, mettent en scène un être de nature et redéploient sans cessent et de mille manière l’opposition entre la vie naturelle et la vie mécanique. Et c’est le mythe qui nous dira ce qu’il en est de notre rapport à la nature dans la culture qui est la nôtre car le mythe n’est rien moins qu’une fenêtre ouverte sur notre inconscient individuel et collectif. Cela est particulièrement vrai de la science-fiction qui s’alarme ou s’extasie devant les progrès de la techno-science, mais toujours imagine son devenir comme un état de notre présent.

Le film de James Cameron est une parfaite illustration de la structure mythique du modèle de « l’homme naturel ». Avatar reconduit dans sa pureté le mythe positif du « bon sauvage » de l’ethnologie à la science-fiction en élargissant la distance exotique à l’espace interplanétaire. L’être humain qui n’a développé que sa raison machinique et prédatrice est comme handicapé parce qu’il a renoncé à son potentiel corporel et psychique. Il cherche fébrilement à retrouver le lien avec sa propre nature. Refoulée, celle-ci est si éloignée de la forme de vie qu’il a adoptée qu’elle doit être transplantée dans une autre planète et figurée par un peuple extra-terrestre. Le peuple des Na’vi qui vit sur la planète Pandora représente un modèle imaginaire de « l’homme naturel » qui nous renvoie, comme les sauvages de l’ethnologue, à notre présent. Mais le mythe de « l’homme naturel » est à la fois une fin et un commencement. C’est la manière dont il s’articule avec d’autres mythes, le trajet qui nous y conduit et qui nous le fait quitter qui est susceptible de nous éclairer sur sa signification. Ce serait aller trop vite et pas assez loin que de s’en tenir à l’image éblouissante du désir de vivre et l’on resterait à la superficie si la lumière du mythe, au lieu d’éclairer ce que nous faisons individuellement et collectivement de ce désir, nous rendait aveugle aux formes inconscientes qui disent quelque vérité sur notre civilisation et sur nous-mêmes qui consentons à étouffer l’amour de la vie sous la norme et à vivre comme des machines au nom du progrès de l’homme et de la science.

Le mythe de « l’homme naturel » a pénétré l’univers de la science-fiction américaine dès les années 60. Dans Dune (1965) de Frank Herbert, le peuple Fremen est en quelque sorte un peuple modèle vivant sur une planète désertique [3]. Le roman imagine une description ethnologique de l’organisation sociale, des mœurs et du caractère de ces êtres épris de liberté qui se sont parfaitement adaptés à leur environnement austère et aride. Ils ont adopté une forme de vie fondée sur la captation de la moindre parcelle d’humidité, ont crée des oasis et formé le projet d’une transformation écologique de la planète Dune. Le roman de Philip José Farmer intitulé Ose (1965) est aussi un représentant de cette veine. Ose est une planète habitée par des humains et des humanoïdes. Bien qu’ils soient considérés comme inférieurs parce qu’ils vont nus et sont dotés d’une queue flamboyante, les Horstels qui sont, en vérité, aussi humains que les hommes, ont maintenu une forme de vie, libre, intériorisée et en relation symbiotique avec une nature dont la domestication par les hommes n’est qu’apparente. Le roman délivre peu à peu des informations sur la manière dont cette société traditionnelle est régie, sur sa philosophie, ses croyances, son éthique [4]. Ce roman est un appel à oser aller vers l’autre en dépit des formes de vie et de culture différentes. L’argument du récit se développe sur le terrain de la connaissance d’un peuple autochtone et de ses relations avec son milieu. Il existe une trame commune à ces récits de science-fiction qui signalent le mythe d’une forme de vie naturelle dans une autre planète de sorte qu’il est possible d’identifier un courant ethno-écologique de la science fiction. .

Dune, Ose et Pandora sont des planètes imaginaires. Chacune d’elle représente le milieu où une forme de vie originaire parvient à s’enraciner. La relation entre les peuples Fremen, Horstel et Na’vi avec leur planète symbolise le lien qu’un être humain est capable de retisser avec sa nature profonde et la nature elle-même. La planète est donc une figuration de l’éloignement de l’homme vis-à-vis de sa sensibilité, du sens vital de sa propre incorporation. Cette symbolique est redoublée par la représentation du lieu de vie. Dans l’univers de la science fiction d’orientation ethno-écologique, l’habitat revêt une signification symbolique importante et même essentielle. Et on le comprend aisément si on se rappelle que écologie vient du grec « oikos » qui signifie « maison ». La forme et l’espace de l’habiter symbolisent le noyau du milieu, de l’environnement tout entier. Herbert fait vivre son peuple imaginaire dans les sietchs, habitations aménagées dans les roches et sous le contrôle et la garde d’un chef qui doit mourir plutôt que de se laisser capturer. Farmer l’installe dans des cadmi dont la partie extérieure présente la forme d’une dent fichée en terre, mais dont la partie principale est souterraine. Les Horstels vivent en fait à l’intérieur de créatures vivantes mi-animales, mi-végétales qu’ils ont apprivoisées et qui leur apportent les meilleures conditions de protection et de confort. Les Na’vi de Cameron trouvent refuge dans le kelutral ou Arbre-Maison qui s’élève à plus de cent mètres de hauteur et dont le tronc alvéolé et les branches peuvent accueillir confortablement tout le clan. Les planètes naturelles répondent à une même symbolique et chacune représente une maison-mère, comme notre planète fut symbolisée comme Terre-Mère. Ces demeures sont l’objet de violentes agressions, ce qui révèle leur statut symbolique. Elles sont attaquées de la même manière que le lien au symbole maternel peut l’être dans les civilisations où la montée de l’autorité normative continue à s’appuyer sur le concept patriarcal. La symbolique de la maison comme lieu de la mère dramatise l’action négative de l’opposant comme envahisseur, colon et uniformément agresseur.

Les récits de science-fiction fondés sur le mythe de l’être naturel habitant une autre planète font intervenir un héros humain dont la mission passe par l’amour qu’il éprouve pour une femme autochtone. Qu’on prenne garde de ne pas réduire cette liaison entre deux mondes comme une facilité narrative, une convention anodine, une sensibilité factice. Même si cela peut parfois être le cas, il reste que le motif de la médiation des mondes par l’amour appartient totalement à la logique du mythe. Il faut aussi se rendre compte que les limites de l’égalité des sexes en statut et en dignité laissent difficilement passer un récit de science-fiction où une héroïne terrienne s’éprendrait d’un bel humanoïde arborant un long appendice caudal. Néanmoins, une fois qu’on a convenu de ce cadre, il est notable que la relation d’objet se déplace de la représentation de la femme à la représentation de la vie originaire en chaque être. Le héros de Dune venu de Caladan prend Chani, une femme du désert, comme concubine, celui de Ose aime R’li, une jeune femme Horstel. Quant au héros venu sur Pandora, il tombe amoureux par avatar interposé de Neytiri, fille du chef d’un clan Na’vi. Ces formes récurrentes sont à la fois des conventions du genre et des expressions d’une logique symbolique qui découle de la prégnance de l’espace naturel et de l’être de nature dans cet espace comme des représentants de la vie originaire. L’amour qui relie le héros et une femme autochtone représente le lien à la nature et à la vie. Eros intervient dans la signification comme amour de la vie et comme transgression de la norme qui interdit d'accéder à cet objet.

Le cinéma de science-fiction d’orientation ethno-écologique développe une profonde affinité avec la représentation d’un lieu matriciel par la symbolique de l’espace de la vie et de l’habiter. L’être de nature n’est tel que parce qu’il se tient dans le lieu originaire de la mère dont les symboles rendent présents la perception sensible de l’élément vital dans sa forme première et traduisent dans la signification la relation à l’objet. Aussi est-il essentiel de comprendre que « l’homme naturel » et « le bon sauvage » de Rousseau et de Lévi-Strauss sont l’un comme l’autre projetés dans l’espace symbolique de la mère reconstruit comme espace naturel. Edgar Morin a dit que le cinéma représentait en lui-même un lieu archaïque maternel d’où s’élancent toutes les formes de pensée. « Cumulant la qualité magique et la qualité objective, écrivait-il, porteur de tous les développements magico-objectifs possibles, le cinéma est comme une sorte de grande matrice archétypique, qui contient en puissance embryogénétique toutes les visions du monde. D’où son analogie avec la vision-mère de l’humanité (conception archaïque du monde) » [5]. S’il est possible que la suggestivité du spectacle cinématographique conduise efficacement le spectateur dans la sphère de l’affectivité et à la sensibilité, on peut penser que la littérature, la peinture ou la musique ne font pas moins du lieu de mère la matrice de toutes les visions du monde, même si leur langage est plus retenu. Car toutes les élaborations mythiques partent de ce lieu symbolique d’où ils reçoivent une impulsion originaire qui les pousse à retrouver et à rendre accessible son symbole. Peut-être la science-fiction d’orientation ethno-écologique accentue-t-elle cette dimension matricielle par la puissance de la représentation imagée de l’espace naturel.

Le film de Cameron appartient à cette orientation de la science-fiction. Mais il en radicalise tous les aspects. Il projette dans une autre planète un peuple de chasseurs avec sa forêt vierge et, en dépit du travail de l’imaginaire qui transporte dans le merveilleux les êtres et les choses, nous reconnaissons le modèle qui nous vient de l’ethnologie. Nous reconnaissons la magie et les dangers de la forêt, la participation mystique à la vie animale et végétale, la ritualisation de la chasse, la cohésion de la tribu, la relation symbiotique à la nature, l’intensité collective des cérémonies, la valeur de l’initiation, la sacralisation de la vie, l’attachement à la forme de vie etc. En ce sens, le rapprochement avec les cultures amérindiennes est immédiatement sollicité de sorte que cette lecture ethnologique du peuple Na’vi nous conduit plus directement à « l’homme naturel » et à la « pensée sauvage ». Mais il y a un autre aspect de ce film qui caractérise son orientation mythique. Il se détourne du côté sombre de bon nombre de récits de science-fiction. Avatar s’attache à montrer un monde embelli par la nature plutôt qu’un monde catastrophé par son absence ou sa destruction et s’achève avec l’assomption de l’être en nature enfin unifié grâce à la victoire de la nature sur les forces mécaniques destructives.

Chez P. K. Dick, les Fremen voient se dissoudre les principes qui ont fait la réussite de leur forme de vie dans le crédit intergalactique qu’ils acquièrent. Ils échouent dans la mesure même où ils vainquent. Chez P.J. Farmer, la société des Horstels est écrasée par la « nécessité historique », c'est-à-dire la domination des puissances et les survivants n’ont d’autres choix que d’accepter la souveraineté du plus fort et la disparition de leur forme de vie pour éviter les exactions des nations intermédiaires et avoir la paix. Mais dans le film de Cameron, la lutte entre le peuple autochtone de la planète Pandora pour préserver sa forme de vie dans son environnement naturel face à la civilisation mécanique et prédatrice des terriens se conclut apparemment en faveur du principe de vie représenté par la « primitivité » évoluée des Na’vi. Les colonisateurs sont vaincus moins par la résistance de ces derniers que par l’intervention d’innombrables et puissants animaux célestes et terrestres envoyés par Eywa, la divinité qui personnifie la nature. Un récit mythique qui se termine bien n’est pas en soi une hérésie. Et c’est une étrangeté que de nous entendre rappeler la si belle évidence qui s’impose dans l’univers des formes mythiques. Notre culture aime que les discours rationalisent les belles visions du progrès des sciences et des techniques ou convoquent de belles idées sur l’accomplissement de l’homme et l’élévation de la raison, mais elle juge naïfs et infantiles les narrations qui s’achèvent bien. Elle pense que seule la raison est à même de prévoir ce qui doit advenir en mal ou en bien et s’arroge un droit de regard qui est en vérité un droit de censure sur le discours des béatitudes.

Mais peut-être, au fond, savons-nous que les fins imaginaires sont souvent des signes d’une réalité contraire. N’est-ce pas ainsi qu’il faut comprendre l’unité réalisée du corps et de l’esprit qui clôt le film Avatar ? Cette fin nous renvoie à ce qu’est l’être humain dans notre propre civilisation et ce n’est pas être pessimiste que de dire que la pression normative exercée par la raison utilitaire sur la sensibilité n’a sans doute jamais été aussi puissante. La machine est en marche et détruit systématiquement la forêt de symboles où la vie se tient cachée. Aussi, ressentons-nous collectivement le désir que soient respectée la nature humaine et protégés les milieux naturels. L’image accomplie de l’être de nature exprime à la fois l’intensité du désir et la vérité du manque et plus l’image est sublime, plus le manque est profond. La force du désir d’unité qui produit le mythe de « l’homme naturel » dans la culture est à la mesure de la séparation de la raison et de la sensibilité à laquelle la raison instrumentale contraint la vie des individus et des collectivités, mais elle est aussi l’élan de sa transformation et de la restauration du potentiel humain. Et en ce sens, on peut dire que le mythe de l’advenue de l’être naturel est un « beau » mythe.

Ce mythe est beau parce qu’il constitue une expression symbolique de la vie originaire dont nous pouvons ressentir la vérité humaine comme amour de la vie. Nous convoquons une esthétique du mythe par le seul fait d’invoquer sa beauté. Et par là est signifié le fait que la saisie de la signification mythique ne passe pas fondamentalement par le raisonnement, mais par l’intuition sensible et le sens du symbole. Walter Benjamin nous dit quelque chose du rapport entre le mythe et l’esthétique lorsqu’il aperçoit que la réflexion prend sa source dans une intuition : « Ce n’est pas que l’esprit pensant commence par « être », et ensuite, sous des prétextes quelconques, en vienne à la conscience-de-soi ; au contraire, c’est seulement par un acte imprévisible et inexplicable de la conscience-de-soi qu’il en vient à être » [6]. La raison logique nie la source mythique de son mouvement comme si elle refusait de voir ce qu’elle doit elle-même à la vie. Notre culture commence seulement à apprendre ce qu’est un mythe. Peut-être entrons-nous dans les temps où il nous sera donné de redécouvrir ce que les Bororo, les Nambikwara ou les Tupi-Kawahib de notre planète savaient et qu’il nous est interdit de penser, à savoir que l’être humain peut se protéger lui-même en créant et en renouvelant, comme dans une continuelle respiration, la pensée de ce désir qui trouve dans le motif symbolique de la vie originaire la voie de sa contemplation et de sa réalisation

L’imaginaire a ses droits car sa vérité est le lieu où le désir peut être pressenti dans sa plus grande amplitude et ses multiples facettes. Mais il n’est pas certain que le mythe de la victoire de « l’homme naturel » sur la civilisation mécanique nous mette mieux en rapport avec le sens profond de la nature humaine que les diverses représentations imaginaires de son déclin. Il n’est pas certain même que la représentation de sa destruction dans la réalité n’ait pas produit une intense activité mythopoïétique. Lévi-Strauss n’était pas écrivain de science fiction. Le peuple Nambikwara qu’il découvre et qui lui fait découvrir « l’homme naturel », n’est pas un peuple victorieux au sens agonistique du terme. Il n’est ni en capacité de repousser l’expansion de la civilisation mécanique, ni d’arrêter le processus de déculturation initié par les missionnaires et les administrations centrales. C’est un peuple qui été massivement décimé par les maladies propagées au contact de l’homme blanc. Aucun mouvement millénarisme ne le traverse et les bandes asphyxiées qui survivent connaissent une misère sans fard.

La pointe tragique qui affleure dans le titre de Tristes tropiques et traverse la pensée de Lévi-Strauss s’est aiguisée de ce que la disparition des sociétés amérindiennes de chasseurs-cueilleurs lui paraissait inéluctable et qu’il savait, lui, de quel monde il était. « Puisque être homme signifie, pour chacun de nous, appartenir à une classe et à une société, à un pays, à un continent et à une civilisation et que pour nous, Européens et terriens, l’aventure au cœur du Nouveau Monde signifie d’abord qu’il ne fut pas le nôtre et que nous portons le crime de sa destruction ; et ensuite qu’il n’y en aura plus d’autre : ramenés à nous-mêmes par cette confrontation, sachons au moins l’exprimer dans ses termes premiers – en un lieu, et nous rapportant à un temps où notre monde a perdu la chance qui lui était offerte de choisir entre ses missions » [7]. Lévi-Strauss ne laisse rien subsister des sublimités qui pourraient recouvrir la dissymétrie des échanges entre les cultures et la destructivité de notre civilisation.

Où donc est notre « beau mythe » ? Il n’a été ni flétri, ni égaré. Lévi-Strauss va droit à ce qui résiste le plus profondément à la vie et à la pensée machinique et qui semble indestructible parce qu’il constitue le noyau même de l’être originaire. Voilà le témoignage qu’il tire de son carnet de note et qui nous dit à quoi ressemble ce que les hommes et les femmes ont conservé au cœur des forêts et que la civilisation s’efforce d’inhiber en notre propre demeure. « Le visiteur qui, pour la première fois, campe dans la brousse avec les indiens, se sent pris d’angoisse et de pitié devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie ; écrasée, semble-t-il, contre le sol d’une terre hostile par quelque implacable cataclysme ; nue, grelottante auprès des feux vacillants (…). Mais cette misère est animée de chuchotements et de rires. Les couples s’étreignent comme dans la nostalgie d’une unité perdue ; les caresses ne s’interrompent pas au passage de l’étranger. On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale, et, rassemblant ces sentiments divers, quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine » [8]. Que la tendresse humaine constitue la racine l’être de nature et la source de la vie originaire, telle est la vérité perdue et qui a cessé d’alimenter un siècle abîmé dans la mécanique de la destruction et de l’effroi. Quel serait le sens de la victoire mythique de l’être de nature si devait être abandonné ce sentiment originaire puissamment ancré dans la sensibilité qui nous porte vers notre semblable et que Lévi-Strauss aperçoit intact dans un peuple amérindien ? En vérité, aucune victoire, ni aucune défaite mythique attribuée à « l’homme naturel » ne saurait caractériser ou définir « l’homme naturel » dans ce qu’il a de fondamental et que nous trouvons beau. La beauté du mythe de « l’homme naturel » vient de ce qu’il exprime l’amour de la vie dont les racines symboliques plongent dans le lieu originaire du don de la vie. Mais le mythe descend dans la réalité car l'amour de la vie en soi-même et en notre semblable est ce qui résiste vraiment, profondément et dans la totalité de l'être, à la destructivité interne et externe et à la mort.

Il faut maintenant venir au sens de la victoire mythique des Na’vi puisque celle-ci n’est pas nécessaire à la saisie du noyau originaire de la représentation de « l’homme naturel ». Dans le mythe, elle projette une résolution du conflit entre le moi ou le nous assimilé à un être médiateur et la norme qui impose une vie machinique à l’individu comme à la collectivité. La référence à la mythologie où l’avatar est l‘incarnation sur terre d’une divinité, donne une clé pour la lecture de l’opposition corps/esprit dont la résolution est le thème fondamental du film. L’esprit du héros dont le corps est significativement limité descend de la terre sur Pandora, se relie à un corps nouveau, adapté pour vivre dans ce nouveau monde, entre en relation avec la vie naturelle et la pensée d’un peuple « sauvage », subit une épreuve qualifiante, comprend sa mission, devient le «sauveur » d’une forme de vie et s’incarne définitivement dans le corps de l’avatar pour vivre parmi les êtres de nature. L’ethnologue entre sous les feux de la rampe en se faisant à nouveau guerrier comme dans sa vie terrestre. Le fait est rehaussé par l’intervention d’une équipe d’ethnologues qui, dans le film, prend en charge le programme Avatar. Le héros possède tous les attributs pour devenir le « sauveur » de « l’être naturel ». Le film suggère que l’esprit humain dans sa position médiatrice, c'est-à-dire incorporée, apporte la combativité et le savoir du guerrier terrien dans la lutte pour la vie. L’avatar dompte un animal fabuleux, évince le chef de clan, rallie des tribus voisines et emmène le peuple premier à la victoire.

L’esprit médiateur renonce à se mettre au service de la puissance et se tourne vers la nature. Il prétend mobiliser la puissance de la nature contre la puissance de la civilisation. Le héros parvient à obtenir l’intervention providentielle de la divinité alors que la tradition assurait, avec sagesse, qu’elle ne pouvait prendre parti dans les conflits des créatures. Elle semble avoir été convaincue du danger que représentent les humains qui ont tué la Terre-Mère dans leur propre univers. L’idée qui s’élève sur ce deus ex machina imaginé par Cameron est que le sens du combat contre l’anti-nature est dans la nature. Elle reprouve explicitement la sagesse de « l’homme naturel ». Elle associe deux motifs. Le premier est celui d’une nature agressée qui se retourne contre l’humanité parce que ses lois ne sont pas respectées. Il est aussi vieux que la civilisation et devient très prégnant dans le contexte de la crise écologique du XXIe siècle. Le second est celui de la lutte pour la vie menée par une humanité dont les conditions vitales sont menacées par l’expansion d’une autre. Ce dernier motif n’est pas nouveau non plus. Il était sous-jacent à la conception du darwinisme social qui met l’accent sur la lutte pour l’existence dans le monde humain et qui a déjà révélé son efficacité à mobiliser l’agressivité des hommes en conflit. Ces deux motifs tendent à se rapprocher et à se confondre dans les mouvements des émotions humaines. La nature semble devenir le bras séculier de l’agressivité humaine en prenant figure sociale bien qu’elle ne se retourne jamais contre quiconque et se contente de revenir à son cours ou à prendre un cours nouveau lorsqu’on dresse des obstacles devant elle. C’est que l’esprit humain est enclin à croire qu’il a la prescience de ce que veut la nature et qu’il peut combattre les obstacles humains au nom de la nature dès qu’il s’identifie à elle.

Il serait absurde de penser qu’Avatar ne contient ou n'exprime que des idées logiquement formées. Nous nous efforçons de relever et de décrire le substrat mythique du film et les sentiments qu’ils agrègent. Néanmoins, il est incontestable que cette œuvre réalise une transformation de la conception de l’état de nature et du mythe de « l’homme naturel » puisqu’il substitue l’idée d’une lutte originaire pour la vie à celle de la socialité originaire fondée sur la compassion. Le mythe de la nature en lutte projette l’agressivité sociale dans l’état de nature et dissout la distinction de la nature et de la culture qui non seulement fait obstacle à la rationalisation de l’agressivité humaine par sa construction logique et sa justification en nature, mais donne à tout individu et à toute groupe humain la possibilité de retrouver et les sentiments humains originaires que recouvrent les passions sociales légitimées par les utilités et la possibilité de les intégrer dans des significations personnelles et collectives. Le mythe de la lutte de la nature atteste la prévalence de l’esprit dans la médiation du conflit entre nature et culture au détriment de l’intuition sensible et conduit à privilégier la lutte pour la vie au détriment de l’amour de la vie. Il sera donc dit que l’esprit médiateur doit descendre vers la nature afin de la mobiliser dans la lutte pour la vie contre l’esprit dominateur dont il procède et dont il s’est désolidarisé. Il évite ainsi un effondrement du système et maintient son contrôle sur la nature, c'est-à-dire sur « l’être naturel » en se faisant reconnaître comme sauveur et guide suprême.

Le motif de l’incarnation de l’esprit dans le mythe qui nous est donné à contempler peut être médité dans la subtilité de sa structure. Si l’on veut bien, on y apprendra quelque chose du fonctionnement de la raison dans notre culture. Le « beau mythe » de l’advenue de l’être de nature qui polarisait le regard se résout d’une manière qui fait sens en s’articulant sur le mythe de la lutte pour la vie. Il s’agit d’une articulation qui semble problématique puisqu’elle fait descendre le conflit au plus profond de la structure vitale. Mais la beauté du mythe de l’être naturel n’en est pas pour autant entaché ou tout du moins il nous appartient de le vivre ainsi puisqu’aussi bien il ne dépend que de nous de le regarder dans son autonomie. Si nous sommes sensibles au sens vital de la beauté, alors ce mythe vivra car s’il doit être articulé à une structure résolutive, rien n’impose qu’il le soit avec des formes qui le contraignent et le répriment. Il se trouve que la symbolique de l’avatar répond à la montée de l’antagonisme entre raison et sensibilité au plan de l’individu et entre culture et nature au plan de la collectivité par une forme de résolution dont nous ne souhaitons pas laisser les significations induites sous l’emprise de l’inconscient.

Quand nous évoquons la beauté du mythe de « l’homme naturel » nous ne portons pas encore de jugement esthétique sur le film de Cameron. Car ce mythe appartient à la pensée collective. Il témoigne du conflit de la vie humaine et au point où nous en sommes, il exprime un état de ce conflit à l’échelle du monde. Le film Avatar s’est saisi de ce mythe et en a illustré une variante. Il importe donc de distinguer l’esthétique du mythe et l’esthétique de l’œuvre. Et cela fait sens dans la mesure où nous allons d’une œuvre singulière à la généralité d’une forme mythique. Les esthétiques d’œuvres différentes peuvent servir un même mythe. Dans Avatar, Cameron a recours à une esthétique de la qualité sensible des images virtuelles. La position du regard est celle des jeux vidéo et des simulateurs numériques. Des fleurs, des animaux et des paysages imaginaires prennent un relief saisissant capable de stimuler la sensibilité proprioceptive. Et nous pouvons chevaucher des créatures fantastiques et ressentir l’ivresse de l’envol comme dans un rêve. Il est possible que cette esthétique puisse servir le mythe par le vécu qu’il génère dans la réception de l’œuvre cinématographique. Mais nous comprenons tout aussi bien que l’amour de la vie ne saurait se cantonner dans une salle de cinéma. On ne saisit l’esthétique d’une œuvre qu’en référence à l’esthétique du mythe et la question est de savoir dans qu’elle mesure l’esthétique du film de Cameron exprime l’amour de la vie.

L’esthétique d’Avatar signale une orientation mythique qui prend le pas sur le mythe de « l’homme naturel » et de la vie originaire. Et c’est la technologie d’un programme scientifique qui sur le plan narratif soutient l’esthétique de la virtualité. L’incarnation dans un humanoïde détenant le corps d’un Na’vi et le cerveau d’un homme permet au héros humain de voir le monde à travers ses yeux, de s’y mouvoir et de contrôler l’avatar à distance par son esprit et sa volonté. L’être humain est séparé de « l’être naturel » comme il l’est de l’univers de Pandora auquel il ne peut physiquement accéder. Il ne peut agir sur lui que par le truchement d’une machine dont l’avatar est la partie vivante et qui lui permet de ressentir la réalité et la vie de ce monde et d’en être affecté. En vérité, l’esthétique de la vie virtuelle se précipite vers l’idéalisation de la machine dont elle magnifie la capacité à recréer la vie. Elle affirme que la forme de sensibilité produite par la technique est une réalité vivante et croit pouvoir mettre au défi le sentiment vital de l’être humain. Cette esthétique transforme une œuvre cinématographique en une machine à produire du mythe. Chaque spectateur met à contribution sa sensibilité pour se donner collectivement l’impression qu’elle vit. Le moment de l’esthétique de la virtualité pousse la science-fiction dans une contradiction où elle s’oppose à une esthétique de l’amour de la vie.

Cela n’est pas inéluctable puisque la science-fiction elle-même a produit une esthétique du virtuel qui interroge à la fois une réalité violente et blafarde pour lui rendre sa relativité et l’illusion de vie dans un monde de simulacre réalisé par des machines électroniques. Ces thématiques sont déjà en œuvre dans le roman de Philip K. Dick, Ubik (1966), mais aussi dans des films récents comme Matrix (1999) des frères Wachowski ou Minority Report (2002) de Steven Spielberg tiré du roman éponyme de K. Dick [9]. Derrière ces interrogations et les créations mythiques qui en découlent, qu’elles soient fondées sur un déclin ou sur un renouveau de la vie, se profile une pensée de la restauration de l’homme naturel. Le mythe est antérieur à l’œuvre, mais l’œuvre peut opérer une transformation du mythe. Elle est en capacité de le faire lorsqu’elle est profondément novatrice et qu’elle bouleverse une vision du monde qui implique une normativité contraire à la vie. Elle le fait d’une toute autre manière quand elle réclame un accroissement du contrôle normatif sur la vie individuelle et collective. Il est donc légitime de se demander si le film de Cameron ne transforme pas radicalement le mythe de « l’homme naturel » en l’articulant sur le mythe du salut par la machine vivante.

Et en effet, le scénario du film de Cameron se développe sur l’idée suivante : le contrôle d’un être virtuel par une technologie dont le réalisme devient extrêmement poussée sera dépassé par le contrôle d’un corps charnel tout à fait réel. Dans une interview donnée au Times Magazine James Cameron a fait cette réponse à une question relative à la nature de l’avatar : « C’est une incarnation d’un des dieux indiens prenant forme charnelle. Dans ce film, cela signifie que la technologie de l’homme à l’avenir sera capable d’insuffler l’intelligence d’un humain dans un corps situé à distance, un corps biologique. Ce n’est pas un avatar au sens où il n’existerait que sous la forme de uns et de zéros dans le cyberespace. C’est véritablement un corps physique » [10]. Et cela confirme qu’il existe une analogie entre les technologies qui visent la production des images et les technologies qui visent la production de la vie humaine. Dans les deux cas, le sujet réclamme le statut de créateur et se voit comme démiurge donnant naissance à la vie par la magie de la technique.

On ressent une tension entre la lumineuse vision de l’être naturel et la sombre inquiétude qu’introduit le mythe de l’être artificiel. Car l’avatar qui a surmonté toutes les épreuves pour atteindre à la plénitude d’une « sauvagerie » supérieure et l’unification finale de l’esprit humain et du corps extra-terrestre n‘en demeure pas moins un être artificiellement crée. Ce réceptacle destiné à accueillir l’esprit n’est évidemment pas imaginé sur le modèle de « l’homme naturel ». Selon la formule du synopsis « les avatars sont des hybrides créés génétiquement en croisant l’ADN humain avec celui des Na’vi, les autochtones de Pandora ». On a fait donc appel à l’hybridation par recombinaison d’ADN entre humain et extra-terrestre, ce qui est une référence classique de la génétique en science-fiction. Est-ce par prudence que le synopsis du film a eu recours au concept d’hybridation plutôt qu’à celui de transgénèse par introduction de gènes étrangers dans le génome d’un être vivant, car ce dernier concept présente incontestablement l’avantage de la clarté pour penser artistiquement les propriétés du cerveau humain dans un corps Na’vi ? Imaginez cette désastreuse idée qui ressemble à la profanation d’un mythe ancien : l'incarnation d'un avatar en OGM. Pourtant, on ne devrait pas se refuser à penser le mythe de la machine vivante avec le contenu que l’esprit redoute mais vers lequel il s’avance. L'avatar-ogm s'impose en faisant oublier.

La science-fiction n’est pas seulement ce lieu fantastique d’anticipation et de questionnement des découvertes scientifiques qui démontre la créativité de l’imaginaire, mais aussi le lieu avéré du conformisme culturel dans la civilisation mécanique, le lieu où se forge le consentement collectif à son évolution morbide. Comment une œuvre cinématographique de science- fiction parvient à associer le mythe de « l’homme naturel » qui traduit une orientation ethno-écologique au mythe de la préservation de la vie par des machines vivantes ? Le schème de la séparation essentielle du corps et de l’esprit doit être fortement implanté dans une culture pour donner naissance au mythe de l’incarnation de l’esprit dans un avatar. Dans une telle culture, on admettra facilement l’idée qu’un corps doté d’un cerveau en état de marche puisse être néanmoins sans esprit, ce qui est la chose la plus incroyable qui se puisse imaginer. L’extraordinaire articulation du mythe de « l’homme naturel » avec celui de la « machine vivante » est dans la même logique. On aime a imaginer que la fabrication d’un corps artificiel par des manipulations génétiques puisse se faire sans que l’esprit n’en soit affecté et puisse faire en sorte que le corps soit plus neuf et, par son potentiel énergétique, plus apte à la vie que le vieux corps humain qui a traversé quelques six millions d’années.

L’évolution parallèle de la biologie et des thématiques de la science-fiction fait signifier l’opposition et la similarité entre l’information numérique et l’information biologique. La figure du « cyborg » qui apparaît dans les années 60 avec la montée de la cybernétique entre dans la science fiction comme un symbole de la puissance développée par le couplage de l’homme et de la machine. Elle s’avance sur la scène du mythe comme un être humain auquel on a greffé des auxiliaires mécanique sophistiqués en guise de membre ou d’organes sensoriels. Le projet cybernétique est la robotisation au sens de la complexification des tâches mécaniques par une électronique censé imiter les opérations logiques de l’intelligence humaine et fait appel au langage binaire des machines informatiques. Le cyborg naît de la transformation de l’esprit humain en machine en vue de la production d’un monde d’objets machiniques et de son contrôle. C’est pourquoi, il ne peut posséder d’humain que son cerveau dans un corps tout entier fait d’artéfacts ou représenter l’ultime sophistication d’un « cerveau-moteur » supérieur au cerveau humain.

Mais dans les décennies suivantes l’intérêt pour la machine physique commandée par une machine informatique s’élargit à l’observation et à l’imitation des systèmes vivants pour la production des machines. Le génie génétique sélectionne des propriétés d’organismes vivant pour les reprogrammer dans des organismes différents qui sont alors instrumentalisés et transformés intégralement en machine. Quant aux applications bioniques, elles inventent des machines calquées sur le vivant et rêvent d’une symbiose des tissus humains et des organes électroniques. Ces deux domaines ont ainsi produit une bifurcation du mythe de l’homme machinique. Dans l’imaginaire de la science-fiction, le robot cyborg est repoussé dans un placard du vaisseau spatial lancé par l’espèce humaine pour qu’apparaissent la machine androïde obtenue par clonage ou par génie génétique et la machine bionique où l’artificiel est si intimement mêlé au vivant qu’il en devient comme charnel et organique. La créature androïde qui associe clonage et génie génétique est précocement portée sur l’écran et déjà avec Blade Runner de Ridley Scot sorti en 1981. Mais ce film fut tiré d’un roman de Philip K. Dick publié dès 1966, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Les androïdes du roman appelés « réplicants » dans le film sont des clones humains modifiés génétiquement pour servir d’esclaves et dont la durée de vie a été limitée à quelques années. Depuis on ne compte plus les héros clonés, hybrides et génétiquement modifiés dans l’univers de la science-fiction tandis que le cinéma de la dernière décennie fait entrer en scène héros et héroïnes bioniques.

Le mythe de la machine vivante promue par les biotechnologies et la science-fiction se diffuse par les vertus d’un modèle qui fait un usage intensif des schèmes de l’unité, de la réunion, de la conciliation pour penser la conjonction de la matière et de l’esprit, de la matière inerte et de la matière vivante. Ces schèmes ont une forte teneur mythopoïétique puisqu’ils tirent la pensée vers la résolution des oppositions et qu’ils font appel à une puissante adhérence au sentiment vital. C’est peut-être à sur ce terrain que Lewis Mumford n’a pu se rendre quand il écrivit son livre sur le mythe de la machine. Il accordait une importance excessive à la différenciation entre le modèle machinique et le modèle organique et pensait que la mégatechnologie allait être remplacée par la biotechnologie. Il avait à l’esprit le « mécanomorphisme » de Descartes et le Léviathan de Hobbes et oubliait-il que les êtres vivants avaient déjà été transformés conceptuellement en machine non parce qu’on avait surestimé la ressemblance de l’automate avec les organismes supérieurs, mais parce que l’esprit scientifique imitait non pas la nature mais l’homme maîtrisant la nature [11]. Cette imitation donnait à penser l’instrumentalisation complète des natures qu’elles soient inertes ou vivantes.

Le mythe se tient là, mais à l’arrière plan et maintenu hors du regard comme si la conscience voulait jeter un voile sur sa vérité. Car la croyance fondamentale qu’il exprime fait partie de l’inconscient collectif. On se fie au pouvoir de la science de réparer, de restaurer le corps humain, de lui rendre la vitalité, la vigueur et la jeunesse du corps de l’homme naturel. Enchaîné à ses normes, le mythe de « l’homme naturel » ne peut prendre son envol. Il ne peut guère aller au-delà d’une protestation morale contre les brutalités et les destructions de l’esprit instrumental opérées contre la nature sauvage. Qu’est-ce à dire ? Que la croyance dans le salut par les biotechnologies et en leur innocuité tend à se développe à l’abri de la pensée écologique et ethnologique. Elle contemple les visions idylliques du génie génétique et de la biotique. Elle se « passionne » pour les biotechnologies qui se tournent vers les mythes les plus beaux de « l’homme naturel » afin d’esthétiser leur modèle de « machines vivantes » et mettre à profit la biodiversité.

On veut changer l’orientation de la morale et la rendre plus belle mais surtout ne pas toucher à l’orientation de la science qui, à l’abri de l’objectivité et de la neutralité, est déjà devenue le laboratoire de la destruction du vivant. Le film se clos sur la réunion définitive du corps de l’avatar et de l’esprit du héros, ce qui entraîne la mort du corps humain de celui-ci. On entrevoit le bonheur de l’avatar unit à son aimée alors même que l’unité du couple dans l’amour anticipe la dissémination d’un hybride du génie génétique dans le peuple de Pandora. La contamination de « l’homme naturel » est dans la logique même du mythe de la machine vivante. En définitive, l’incarnation de l’esprit humain sur Pandora aura eu pour finalité de coloniser la planète par le biais d'une machine appelée avatar. Et le film de Cameron est une éloge de la machine vivante dont voici la morale : il n’est pas nécessaire de détruire la vie au profit de la machine purement mécanique, mais plus judicieux de capter les propriétés et l’énergie du vivant pour parachever la conquête de la terre et passer à la colonisation d’autres univers.

Dans Avatar, le monde mécanique est en mesure de fabriquer un corps artificiel tandis que le monde naturel est capable de transférer l’esprit humain dans ce corps. Le rôle dévolu à la nature dans ce processus montre l’importance de sa représentation dans la constitution de la machine vivante. Le film dévoile la fonction normative de l’image de l’être de nature et de l’œuvre qui le magnifie. Cette image amortit et compense la puissante poussée de la rationalisation de la vie humaine qui soumet les structures biopsychique les plus profondes à la normativité de la culture et transforme inexorablement l’individu en machine tout juste capable de recevoir passivement les ordres du centre. Mais la signification du motif du transfert de l’esprit du héros dans le corps de l’avatar touche un autre mythe car l’idée de la séparation essentielle du corps et de l’esprit poursuit son chemin culturel et ouvre sur la possibilité de penser la mort du corps et la survie de l’esprit. On se doute que le mythe de la restauration de la vie par la science atteint quelque chose de profond et d’intime. La fiction du transfert définitif de l’esprit du héros dans le corps sain de l’avatar qui, dans le film, occupe la scène du rituel final est proprement une mise en récit du motif de la vie éternelle. La mort est vaincue si l’esprit incarné peut venir habiter un autre corps artificiellement fabriqué lorsque le premier ne remplit plus ses fonctions.

Le discours savant comme sa reprise dans le sens commun mettent en évidence le désir d’immortalité derrière la représentation de la génétique. On a dit à juste titre que, ni le génie génétique qui projette la perfection et l’immortalité au niveau de l’espèce, ni le clonage qui vise l’immortalité individuelle, ne sont en capacité de répondre à la question du transfert de l’identité par intervention technique [12]. L’incarnation de l’esprit dans le corps artificiel de l’avatar est la résolution mythique de l’impossibilité de ce transfert. En effet, l’espoir de l’immortalité par la connaissance des gènes responsables de la mort ou du vieillissement semble buter contre l’expérience individuelle et collective de la vie. Plus qu’un savoir scientifique, c’est une intuition sensible qui nous fait savoir que ces mécanismes ne sont pas purement génétiques. Mais l’espoir de l’amélioration de l’individus par transgénèse conduit à la représentation d’un corps parfaitement adapté à un environnement donné et transmissible aux descendants. L’important n’est pas que ce corps soit immortel, mais qu’il soit optimisé et qu’on puisse en changer quand il ne l’est plus. Pourquoi cette image d’un corps nouveau semble-t-elle si attractive ? Sans doute parce que le contexte culturel de la représentation dualiste du rapport corps/esprit laisse imaginer que l’immortalité deviendra réalité quand il sera possible de donner un corps complètement neuf à un esprit. L’esprit deviendrait éternel bien que le corps puisse être mortel. Il ne quitte plus son corps parce qu’il est l’heure, mais parce qu’il est temps pour lui de s’incarner dans un autre corps.

L’imagination du scénariste puise dans cette vision culturelle de l’éternité par le progrès scientifique. Nous soulignions que l’unification finale de l’esprit du héros et du corps artificiel annonce la colonisation d’une planète, mais il faudrait ajouter qu’elle réalise aussi, dans l’imaginaire, le contrôle totale de l’espèce en vue de son expansion, ce qui implique la maîtrise de la mort. Dans la réflexion anthropologique qu’il mena sur la mort dans ses premiers écrits, Edgar Morin rapproche ces deux formes de la volonté de maîtrise comme le mouvement même de la colonisation. « Vaincre la mort spécifique, cela signifierait aussi domestiquer l’espèce sur tous les plans. Coloniser l’espèce, c’est coloniser la mort et vice versa : c’est le triomphe de l’individualité, sa possibilité infinie. C’est bien pourquoi les perspectives de développement scientifique ne comportent pas seulement une tendance à grignoter progressivement la mort, mais une tendance à révolutionner l’homme dans sa nature même » [13]. Cette idée donne le vertige car elle associe la promesse de la science et l’immortalité de l’être humain et donc de son expansion infinie. Mais d’évidence quelque chose s’exaspère et s’affole. On s’avance vers l’idée de mort avec une pensée qui nous convainc que le désir d’éternité est favorable à la vie. Et l’on n’en douterait en aucun cas si cette pensée, reprise en culture, ne se retournait pas fréquemment contre la vie elle-même. Elle veut nous convaincre que la maîtrise technique de la vie est une victoire contre la mort au moment même où la rationalité instrumentale a déjà dépassé la frontière de la morbidité. Et nous prenons pour une délivrance personnelle un surcroît de normativité et une inhibition encore plus poussée de la vie.

La civilisation technique ne chercherait pas toutes les bonnes raisons de s’engouffrer, par la porte du génie génétique, dans une impasse et à y entraîner l’espèce toute entière, si elle n’était pas déjà parvenue à soumettre l’amour de la vie à un refoulement collectif en proposant aux individus une identification à l’être machinique qui soutient son expansion. Mais la destruction progressive de la nature humaine qui est désormais un fait de civilisation consacre dans le même temps l’angoisse de mort comme le trait marquant de l’être à l’âge des biotechnologies. Or, l’angoisse de mort se cache à la conscience qui la craint sous le motif de la vie éternelle. Aussi, le schème de l’unité corps/esprit qui achève l’épopée de l’avatar dans le film de Cameron est-il une figuration inversée de l’angoisse de mort. Et, en effet, il n’est pas étonnant que le motif de l’immortalité disparaisse de la conscience. On peut dire que mythe de « l’homme naturel » qui vient sur le devant de la conscience est sollicité par l’amour de la vie tandis que le mythe de « l’esprit éternel » qui demeure dans le clair-obscur est inspiré par l’angoisse de mort. La joie qui accueille le premier contraste avec l’éloignement du sens du second. Ainsi s’exprime le mouvement de déni qui accompagne la pensée de la mort, fût-elle exprimée par son contraire. C’est cette opposition qui constitue la vérité symbolique ultime du film de James Cameron. Nous parlions d’une tension à sa réception. Nous savons maintenant quelle est sa source. Elle naît de la tentative de nier l’angoisse de mort qui plane autour de la relation instaurée entre un héros physiquement diminué et le corps machiné de son avatar.

L'angoisse de mort est la chose la plus profondément refoulée dans le travail du mythe. On ne trouvera mobile inconscient plus puissant capable d'aiguillonner la psyché humaine ou la culture vers la conquête et la maîtrise de la nature, êtres et choses confondues. Quand l'être humain est séparé de lui-même et qu'il s'en trouve déconcerté, il regarde vers la vie originaire, vers « l'homme naturel » de notre mythe. Mais il n'est pas certain qu'il puisse venir au-devant de lui-même par la porte de l'inconscient qui ouvre sur l'amour de la vie manifestée en soi et dans son semblable. Générée en permanence par la pression de la normativité individuelle et collective, l'angoisse de mort est recouverte par les défenses qui sont inconsciemment mises en place afin que soit préservé le mouvement d'expansion du moi ou de la culture dans le monde. Dans Avatar, c'est la confrontation avec la civilisation mécanique et prédatrice qui transforme l'angoisse de mort en hostilité. La lutte que l'esprit engage en tant que symbole du moi et de la culture est son éternel présent parce que la résolution du mythe qui constitue son désir inconscient ne peut promettre que l'unité avec le corps artificiellement réglé par une norme que l'esprit est censé combattre. L'unité avec « l'être naturel » n'est que fantasmée. Aussi, l'angoisse de mort est-elle sans cesse alimentée puisque l'objet ne peut-être accessible et que la fuite en avant de la civilisation est constamment incitée.

Dans notre trajet, nous avons constaté que le mythe de «l’homme naturel » était relié au mythe de la machine vivante, au mythe de la lutte pour la vie et à celui de la vie éternelle. C’est un autre film que nous avons regardé et auquel nous ne nous attendions pas. Il est extraordinaire de voir comment, sur l’écran du mythe, l’esprit gesticule et se démène pour se relier à l’être naturel qu’il transforme en machine à énergie en vue de sa propre conservation; comment il se fait général en chef des forces vitales et comment, finalement, il abandonne un corps malmené afin de s’incarner en un corps neuf qui a été fabriqué de toute pièce et préparé pour lui servir momentanément de réceptacle. La fin du film est le début de l'expansion de l'esprit machinique dans la culture autochtone, le début de la destruction de cette culture. Si la destruction de la nature sur la planète Terre est le fait de la machine inerte, la destruction de la planète Pandora devra être le fait de la machine vivante. C’est une histoire sans fin que celle du cycle des réincarnations de l’esprit. Mais cette vie de l’esprit est aussi une vue de l’esprit dont la pointe morbide n’échappe pas à celui veut bien la voir. L’expression de la nature humaine était réprimée et refoulée par la norme dans l’espace de la machine inerte, mais dans celui de la machine vivante, elle doit être refaçonnée, manipulée, restructurée. La norme pénètre plus profondément dans le sujet humain et exerce une action délétère sur l’organisation inconsciente des mécanismes vitaux. Voilà où nous en sommes. C’est comme si nous nous désirions ardemment rester à demi-morts et pour toujours plutôt de courir le risque de devenir vivants.

La richesse de la vie tient à la capacité des individus et des groupes humains à s'ouvrir à l’amour de la vie et à le traduire en symbole. Et c’est devenir le spectateur passif de notre appauvrissement que de nous laisser envahir par des symboliques inconsciemment hostiles à la vie. L’esthétique de la virtualité développe et idéalise la dimension sensible des images et en ce sens, elle tire la perception vers l’expérience vécue de l’autonomie des univers imaginaires. Ces mondes paraissent détenir une réalité qui leur est propre. Pourtant, aucun d’eux ne cesse d’être symboliquement relié au monde réel. L’esthétique de la virtualité décuple l’intensité de la perception intuitive du mythe originaire qui fait apparaître la relation à l’objet comme amour de la vie. Mais elle ne peut, en vérité, servir la beauté de ce mythe si elle le subsume sous des mythes qui en contrôlent la signification, en obscurcissent et en restreignent la valeur vitale. Elle incline la pensée à demeurer passivement dans l’univers édénique du mythe originaire où la culture voudrait aussi assigner la signification afin que les voies mythiques qu’elle impose échappent à l’élaboration symbolique spontanée. Mais dans la mesure même où elle fait ressortir le mythe originaire, elle nous fait toucher du doigt son caractère problématique et nous invite, malgré elle, à reconstruire les significations qui nous relient à notre propre vie et à celle de la collectivité toute entière.

On trouvera que nos analyses gâchent inutilement le plaisir innocent d’une distraction. On voudra aimer le mythe des peuples exotiques extra-terrestres en niant ceux qui l’accompagnent et qui introduisent un trouble dans la pensée, une ombre mortifère dans la vision de la vie originaire. Nous n’avons pas dit que l’euphorie du vol virtuel sur des oiseaux merveilleux n’était pas plus profitable que la lecture de ces fantaisies mythologiques. Nous ne nous adonnons pas à la critique cinématographique, nous revoyons des images et subodorons l’air du temps et ses courants mythiques. Nous ne projetons ni un avenir sordide, ni un avenir candide, nous essayons de ressentir si notre respiration est libre. Et peut-être ne l’est-elle pas, en effet. Nous ne faisons pas du questionnement un drame, nous nous fions au poète qui, en secrète affinité avec son inconscient, nous dit de chercher les réponses dans le vent.

Abdoulaye Fall

26340 Saillans

NOTES

[1] ROUSSEAU (J.J.), Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, L’Harmattan, 2009, p. 56.
[2] LEVI-STRAUSS (C.), Tristes tropiques, in Œuvres, Paris, Gallimard, 2008, p. 420.
[3] HERBERT (F.), Dune, Tomes 1 et 2, Paris, Pocket, 2005.
[4] FARMER (P.J.), Ose, Paris, Laffont, coll. J’ai lu, 1070.
[5] MORIN (E.), Le cinéma ou l’homme imaginaire, Essai d’anthropologie, Paris, Minuit, 2002, p. 174.

[6] BENJAMIN (W.), Concept de critique esthétique, Paris, Flammarion, 1986, p. 72.

[7] LEVI-STRAUSS (C.), Tristes tropiques, opus cit. p. 422.

[8] LEVI-STRAUSS (C.), Ibid., p. 293.

[9] MICHAUD (T.), Télécommunication et science-fiction, Ed. Michaud, 2008, p. 259.

[10] WINTERS KEEGAN (R.), Q&A with James Cameron, 11 janvier 2007, Times Magazine, http://www.time.com/time/arts/article/0,8599,1576622,00.html

[11] MUMFORD (L.), Le mythe de la machine, 2 tomes, Paris, Fayard, 1974.

[12] MONTERA de (B.), La génétique et l’illusion d’immortalité, in HERVE (C.), ROSENBERG (J), Vers la fin de l’homme ? , De Boeck Université, 2005, p. 110.

[13] MORIN (E.), L’homme et la mort, Paris, Seuil, coll. Point, 1970, p. 348.





jeudi 23 septembre 2010

Les économistes attérrés




Manifeste d’économistes atterrés à faire circuler pour signature

Cher-e collègue,

La crise économique et financière qui a ébranlé le monde en 2008 ne semble pas avoir affaibli la domination des schémas de pensée qui orientent les politiques économiques depuis trente ans. Le pouvoir de la finance n’est aucunement remis en cause. En Europe, au contraire, les États, sous la pression de la Commission européenne, du FMI et des agences de notation, appliquent avec une vigueur renouvelée des programmes de réformes et d’ajustement structurels qui ont dans le passé démontré leur capacité à accroître l’instabilité et les inégalités, et risquent d’aggraver la crise européenne.

Atterrés par ce constat, nous avons souhaité favoriser l’expression publique des nombreux économistes, issus de divers horizons théoriques, qui ne se résignent pas à voir l’orthodoxie néolibérale réaffirmée et jugent qu’il faut changer le paradigme des politiques économiques en Europe. C’est pourquoi nous avons rédigé le "manifeste d’économistes atterrés" ci-joint. Ce texte ne prétend pas constituer un programme alternatif mais pointe certains des enjeux qui nous semblent essentiels sur les questions financières et monétaires en Europe. Si vous êtes en accord avec son orientation générale, nous vous remercions de le signer (par mail à atterres@gmail.com) et de le faire circuler dans la communauté des économistes . Nous prenons en ce moment des contacts avec d’autres économistes européens pour organiser un colloque (sans doute le samedi 9 octobre à la Sorbonne, confirmation suivra) et confronter nos points de vue sur les stratégies de sortie de crise.

Par avance merci

Philippe Askenazy Thomas Coutrot André Orléan Henri Sterdyniak

Premiers signataires : Philippe Askenazy (CNRS, Ecole d’économie de Paris), Thomas Coutrot (Conseil scientifique d’Attac), André Orléan (CNRS, EHESS, président de l’AFEP), Henri Sterdyniak (OFCE)

Manifeste d’économistes atterrés, 01/09/2010

CRISE ET DETTE EN EUROPE : 10 FAUSSES EVIDENCES, 22 MESURES EN DEBAT POUR SORTIR DE L’IMPASSE

Introduction La reprise économique mondiale, permise par une injection colossale de dépenses publiques dans le circuit économique (des États-Unis à la Chine), est fragile mais réelle. Un seul continent reste en retrait, l’Europe. Retrouver le chemin de la croissance n’est plus sa priorité politique. Elle s’est engagée dans une autre voie : celle de la lutte contre les déficits publics.

Dans l’Union Européenne, ces déficits sont certes élevés – 7% en moyenne en 2010 – mais bien moins que les 11% affichés par les États-Unis . Alors que des États nord-américains au poids économique plus important que la Grèce, la Californie par exemple, sont en quasi-faillite, les marchés financiers ont décidé de spéculer sur les dettes souveraines de pays européens, tout particulièrement ceux du Sud. L’Europe est de fait prise dans son propre piège institutionnel : les États doivent emprunter auprès d’institutions financières privées qui obtiennent, elles, des liquidités à bas prix de la Banque Centrale Européenne. Les marchés ont donc la clé du financement des États. Dans ce cadre, l’absence de solidarité européenne suscite la spéculation, d’autant que les agences de notation jouent à accentuer la défiance.

Il a fallu la dégradation, le 15 juin, de la note de la Grèce par l’agence Moody’s, pour que les dirigeants européens retrouvent le terme d’ « irrationalité » qu’ils avaient tant employé au début de la crise des subprimes. De même, on découvre maintenant que l’Espagne est bien plus menacée par la fragilité de son modèle de croissance et de son système bancaire que par son endettement public.

Pour « rassurer les marchés », un Fonds de stabilisation de l’euro a été improvisé, et des plans drastiques et bien souvent aveugles de réduction des dépenses publiques ont été lancés à travers l’Europe. Les fonctionnaires sont les premiers touchés, y compris en France, où la hausse des cotisations retraites sera une baisse déguisée de leur salaire. Le nombre de fonctionnaires diminue partout, menaçant les services publics. Les prestations sociales, des Pays-Bas au Portugal en passant par la France avec l’actuelle réforme des retraites, sont en voie d’être gravement amputées. Le chômage et la précarité de l’emploi se développeront nécessairement dans les années à venir. Ces mesures sont irresponsables d’un point de vue politique et social, et même au strict plan économique.

Cette politique, qui a très provisoirement calmé la spéculation, a déjà des conséquences sociales très négatives dans de nombreux pays européens, tout particulièrement sur la jeunesse, le monde du travail et les plus fragiles. A terme elle attisera les tensions en Europe et menacera de ce fait la construction européenne elle-même, qui est bien plus qu’un projet économique. L’économie y est censée être au service de la construction d’un continent démocratique, pacifié et uni. Au lieu de cela, une forme de dictature des marchés s’impose partout, et particulièrement aujourd’hui au Portugal, en Espagne et en Grèce, trois pays qui étaient encore des dictatures au début des années 1970, il y a à peine quarante ans.

Qu’on l’interprète comme le désir de « rassurer les marchés » de la part de gouvernants effrayés, ou bien comme un prétexte pour imposer des choix dictés par l’idéologie, la soumission à cette dictature n’est pas acceptable, tant elle a fait la preuve de son inefficacité économique et de son potentiel destructif au plan politique et social. Un véritable débat démocratique sur les choix de politique économique doit donc être ouvert en France et en Europe. La plupart des économistes qui interviennent dans le débat public le font pour justifier ou rationaliser la soumission des politiques aux exigences des marchés financiers. Certes, les pouvoirs publics ont dû partout improviser des plans de relance keynésiens et même parfois nationaliser temporairement des banques. Mais ils veulent refermer au plus vite cette parenthèse. Le logiciel néolibéral est toujours le seul reconnu comme légitime, malgré ses échecs patents. Fondé sur l’hypothèse d’efficience des marchés financiers, il prône de réduire les dépenses publiques, de privatiser les services publics, de flexibiliser le marché du travail, de libéraliser le commerce, les services financiers et les marchés de capitaux, d’accroître la concurrence en tous temps et en tous lieux...

En tant qu’économistes, nous sommes atterrés de voir que ces politiques sont toujours à l’ordre du jour et que leurs fondements théoriques ne sont pas remis en cause. Les arguments avancés depuis trente ans pour orienter les choix des politiques économiques européennes sont pourtant mis en défaut par les faits. La crise a mis à nu le caractère dogmatique et infondé de la plupart des prétendues évidences répétées à satiété par les décideurs et leurs conseillers. Qu’il s’agisse de l’efficience et de la rationalité des marchés financiers, de la nécessité de couper dans les dépenses pour réduire la dette publique, ou de renforcer le « pacte de stabilité », il faut interroger ces fausses évidences et montrer la pluralité des choix possibles en matière de politique économique. D’autres choix sont possibles et souhaitables, à condition d’abord de desserrer l’étau imposé par l’industrie financière aux politiques publiques.

Nous faisons ci-dessous une présentation critique de dix postulats qui continuent à inspirer chaque jour les décisions des pouvoirs publics partout en Europe, malgré les cinglants démentis apportés par la crise financière et ses suites. Il s’agit de fausses évidences qui inspirent des mesures injustes et inefficaces, face auxquelles nous mettons en débat vingt-deux contre-propositions. Chacune d’entre elles ne fait pas nécessairement l’unanimité entre les signataires de ce texte, mais elles devront être prises au sérieux si l’on veut sortir l’Europe de l’impasse.

FAUSSE EVIDENCE N°1 : LES MARCHES FINANCIERS SONT EFFICIENTS

Aujourd’hui, un fait s’impose à tous les observateurs : le rôle primordial que jouent les marchés financiers dans le fonctionnement de l’économie. C’est là le résultat d’une longue évolution qui a débuté à la fin des années soixante-dix. De quelque manière qu’on la mesure, cette évolution marque une nette rupture, aussi bien quantitative que qualitative, par rapport aux décennies précédentes. Sous la pression des marchés financiers, la régulation d’ensemble du capitalisme s’est transformée en profondeur, donnant naissance à une forme inédite de capitalisme que certains ont nommée « capitalisme patrimonial », « capitalisme financier » ou encore « capitalisme néolibéral ».

Ces mutations ont trouvé dans l’hypothèse d’efficience informationnelle des marchés financiers leur justification théorique. En effet, selon cette hypothèse, il importe de développer les marchés financiers, de faire en sorte qu’ils puissent fonctionner le plus librement possible, parce qu’ils constituent le seul mécanisme d’allocation efficace du capital. Les politiques menées avec opiniâtreté depuis trente ans sont conformes à cette recommandation. Il s’est agi de construire un marché financier mondialement intégré sur lequel tous les acteurs (entreprises, ménages, États, institutions financières) peuvent échanger toutes les catégories de titres (actions, obligations, dettes, dérivés, devises) pour toutes les maturités (long terme, moyen terme, court terme). Les marchés financiers en sont venus à ressembler au marché « sans friction » des manuels : le discours économique est parvenu à créer la réalité. Les marchés étant de plus en plus « parfaits » au sens de la théorie économique dominante, les analystes ont cru que le système financier était désormais bien plus stable que par le passé. La « grande modération » - cette période de croissance économique sans hausse des salaires qu’ont connus les USA de 1990 à 2007 - a semblé le confirmer.

Aujourd’hui encore le G20 persiste dans l’idée que les marchés financiers sont le bon mécanisme d’allocation du capital. La primauté et l’intégrité des marchés financiers demeurent les objectifs finaux que poursuit sa nouvelle régulation financière. La crise est interprétée non pas comme un résultat inévitable de la logique des marchés dérégulés, mais comme l’effet de la malhonnêteté et de l’irresponsabilité de certains acteurs financiers mal encadrés par les pouvoirs publics.

Pourtant, la crise s’est chargée de démontrer que les marchés ne sont pas efficients, et qu’ils ne permettent pas une allocation efficace du capital. Les conséquences de ce fait en matière de régulation et de politique économique sont immenses. La théorie de l’efficience repose sur l’idée que les investisseurs recherchent et trouvent l’information la plus fiable possible sur la valeur des projets qui sont en concurrence pour trouver un financement. A en croire cette théorie, le prix qui se forme sur un marché reflète les jugements des investisseurs et synthétise l’ensemble de l’information disponible : il constitue donc une bonne estimation de la vraie valeur des titres. Or, cette valeur est supposée résumer toute l’information nécessaire pour orienter l’activité économique et ainsi la vie sociale. Ainsi, le capital s’investit dans les projets les plus rentables et délaisse les projets les moins efficaces. Telle est l’idée centrale de cette théorie : la concurrence financière produit des prix justes qui constituent des signaux fiables pour les investisseurs et orientent efficacement le développement économique.

Mais la crise est venue confirmer les différents travaux critiques qui avaient mis en doute cette proposition. La concurrence financière ne produit pas nécessairement des prix justes. Pire : la concurrence financière est souvent déstabilisante et conduit à des évolutions de prix excessives et irrationnelles, les bulles financières.

L’erreur majeure de la théorie de l’efficience des marchés financiers consiste à transposer aux produits financiers la théorie habituelle des marchés de biens ordinaires. Sur ces derniers, la concurrence est pour partie autorégulatrice en vertu de ce qu’on nomme la « loi » de l’offre et de la demande : lorsque le prix d’un bien augmente, alors les producteurs vont augmenter leur offre et les acheteurs réduire leur demande ; le prix va donc baisser et revenir près de son niveau d’équilibre. Autrement dit, quand le prix d’un bien augmente, des forces de rappel tendent à freiner puis inverser cette hausse. La concurrence produit ce qu’on appelle des « feedbacks négatifs », des forces de rappel qui vont dans le sens contraire du choc initial. L’idée d’efficience naît d’une transposition directe de ce mécanisme à la finance de marché.

Or, pour cette dernière, la situation est très différente. Quand le prix augmente, il est fréquent d’observer, non pas une baisse mais une hausse de la demande ! En effet la hausse du prix signifie un rendement accru pour ceux qui possèdent le titre, du fait de la plus-value réalisée. La hausse du prix attire donc de nouveaux acheteurs, ce qui renforce encore la hausse initiale. Les promesses de bonus poussent les traders à amplifier encore le mouvement. Jusqu’à l’incident, imprévisible mais inévitable, qui provoque l’inversion des anticipations et le krach. Ce phénomène digne des moutons de Panurge est un processus à « feedbacks positifs », qui aggrave les déséquilibres. C’est la bulle spéculative : une hausse cumulative des prix qui se nourrit elle-même. Ce type de processus ne produit pas des prix justes, mais au contraire des prix inadéquats.

La place prépondérante occupée par les marchés financiers ne peut donc conduire à une quelconque efficacité. Plus même, elle est une source permanente d’instabilité, comme le montre clairement la série ininterrompue de bulles que nous avons connue depuis 20 ans : Japon, Asie du Sud-Est, Internet, Marchés émergents, Immobilier, Titrisation. L’instabilité financière se traduit ainsi par de fortes fluctuations des taux de change et de la Bourse, manifestement sans rapport avec les fondamentaux de l’économie. Cette instabilité, née du secteur financier, se propage à l’économie réelle par de nombreux mécanismes.

Pour réduire l’inefficience et l’instabilité des marchés financiers, nous suggérons quatre mesures :

Mesure n°1 : cloisonner strictement les marchés financiers et les activités des acteurs financiers, interdire aux banques de spéculer pour leur compte propre, pour éviter la propagation des bulles et des krachs

Mesure n°2 : Réduire la liquidité et la spéculation déstabilisatrice par des contrôles sur les mouvements de capitaux et des taxes sur les transactions financières

Mesure n°3 : limiter les transactions financières à celles répondant aux besoins de l’économie réelle (ex. : CDS uniquement pour les détenteurs des titres assurés, etc.)

Mesure n°4 : plafonner la rémunération des traders

FAUSSE EVIDENCE N°2 : LES MARCHES FINANCIERS SONT FAVORABLES A LA CROISSANCE ECONOMIQUE

L’intégration financière a porté le pouvoir de la finance à son zénith par le fait qu’elle unifie et centralise la propriété capitaliste à l’échelle mondiale. Désormais c’est elle qui détermine les normes de rentabilité exigées de l’ensemble des capitaux. Le projet était que la finance de marché se substitue au financement bancaire des investissements. Projet qui a d’ailleurs échoué, puisqu’aujourd’hui, globalement, ce sont les entreprises qui financent les actionnaires au lieu du contraire. La gouvernance des entreprises s’est néanmoins profondément transformée pour atteindre les normes de rentabilité du marché. Avec la montée en puissance de la valeur actionnariale, s’est imposée une conception nouvelle de l’entreprise et de sa gestion, pensées comme étant au service exclusif de l’actionnaire. L’idée d’un intérêt commun propre aux différentes parties prenantes liées à l’entreprise a disparu. Les dirigeants des entreprises cotées en Bourse ont désormais pour mission première de satisfaire le désir d’enrichissement des actionnaires et lui seul. En conséquence, ils cessent eux-mêmes d’être des salariés, comme le montre l’envolée démesurée de leurs rémunérations. Comme l’avance la théorie de « l’agence », il s’agit de faire en sorte que les intérêts des dirigeants soient désormais convergents avec ceux des actionnaires.

Le ROE (Return on Equity, ou rendement des capitaux propres) de 15% à 25% est désormais la norme qu’impose le pouvoir de la finance aux entreprises et aux salariés. La liquidité est l’instrument de ce pouvoir, permettant à tout moment aux capitaux non satisfaits d’aller voir ailleurs. Face à cette puissance, le salariat comme la souveraineté politique apparaissent de par leur fractionnement en état d’infériorité. Cette situation déséquilibrée conduit à des exigences de profit déraisonnables, car elles brident la croissance économique et conduisent à une augmentation continue des inégalités de revenu. D’une part les exigences de profitabilité inhibent fortement l’investissement : plus la rentabilité demandée est élevée, plus il est difficile de trouver des projets suffisamment performants pour la satisfaire. Les taux d’investissement restent historiquement faibles en Europe et aux États-Unis. D’autre part, ces exigences provoquent une constante pression à la baisse sur les salaires et le pouvoir d’achat, ce qui n’est pas favorable à la demande. Le freinage simultané de l’investissement et de la consommation conduit à une croissance faible et à un chômage endémique. Cette tendance a été contrecarrée dans les pays anglo-saxons par le développement de l’endettement des ménages et par les bulles financières qui créent une richesse fictive, permettent une croissance de la consommation sans salaires, mais se terminent par des krachs.

Pour remédier aux effets négatifs des marchés financiers sur l’activité économique nous mettons en débat trois mesures :

Mesure n°5 : renforcer significativement les contre-pouvoirs dans les entreprises pour obliger les directions à prendre en compte les intérêts de l’ensemble des parties prenantes Mesure n°6 : accroître fortement l’imposition des très hauts revenus pour décourager la course aux rendements insoutenables Mesure n°7 : réduire la dépendance des entreprises vis-à-vis des marchés financiers, en développant une politique publique du crédit (taux préférentiels pour les activités prioritaires au plan social et environnemental)

FAUSSE EVIDENCE N° 3 : LES MARCHES SONT DE BONS JUGES DE LA SOLVABILITE DES ETATS

Selon les tenants de l’efficience des marchés financiers, les opérateurs de marché prendraient en compte la situation objective des finances publiques pour évaluer le risque de souscrire à un emprunt d’État. Prenons le cas de la dette grecque : les opérateurs financiers et les décideurs s’en remettent aux seules évaluations financières pour juger la situation. Ainsi, lorsque le taux exigé de la Grèce est monté à plus de 10%, chacun en a déduit que le risque de défaut était proche : si les investisseurs exigent une telle prime de risque, c’est que le danger est extrême.

C’est là une profonde erreur si l’on comprend la vraie nature de l’évaluation par le marché financier. Celui-ci n’étant pas efficient, il produit très souvent des prix totalement déconnectés des fondamentaux. Dans ces conditions, il est déraisonnable de s’en remettre aux seules évaluations financières pour juger d’une situation. Évaluer la valeur d’un titre financier n’est pas une opération comparable à la mesure d’une grandeur objective, par exemple à l’estimation du poids d’un objet. Un titre financier est un droit sur des revenus futurs : pour l’évaluer il faut prévoir ce que sera ce futur. C’est affaire de jugement, pas de mesure objective, parce qu’à l’instant t, l’avenir n’est aucunement prédéterminé. Dans les salles de marché, il n’est que ce que les opérateurs imaginent qu’il sera. Un prix financier résulte d’un jugement, une croyance, un pari sur l’avenir : rien n’assure que le jugement des marchés ait une quelconque supériorité sur les autres formes de jugement.

Surtout l’évaluation financière n’est pas neutre : elle affecte l’objet mesuré, elle engage et construit le futur qu’elle imagine. Ainsi les agences de notation financières contribuent largement à déterminer les taux d’intérêt sur les marchés obligataires en attribuant des notes empruntes d’une grande subjectivité voire d’une volonté d’alimenter l’instabilité, source de profits spéculatifs. Lorsqu’elles dégradent la notation d’un État, elles accroissent le taux d’intérêt exigé par les acteurs financiers pour acquérir les titres de la dette publique de cet État, et augmentent par là-même le risque de faillite qu’elles ont annoncé.

Pour réduire l’emprise de la psychologie des marchés sur le financement des États nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n°8 : les agences de notation financière ne doivent pas être autorisées à peser arbitrairement sur les taux d’intérêt des marchés obligataires en dégradant la note d’un État : on devrait réglementer leur activité en exigeant que cette note résulte d’un calcul économique transparent.

Mesure n°8bis : affranchir les États de la menace des marchés financiers en garantissant le rachat des titres publiques par la BCE. FAUSSE EVIDENCE N° 4 : L’ENVOLEE DES DETTES PUBLIQUES RESULTE D’UN EXCES DE DEPENSES

Michel Pébereau, l’un des « parrains » de la banque française, décrivait en 2005 dans l’un de ces rapports officiels ad hoc, une France étouffée par la dette publique et sacrifiant ses générations futures en s’adonnant à des dépenses sociales inconsidérées. L’État s’endettant comme un père de famille alcoolique qui boit au dessus de ses moyens : telle est la vision ordinairement propagée par la plupart des éditorialistes. L’explosion récente de la dette publique en Europe et dans le monde est pourtant due à tout autre chose : aux plans de sauvetage de la finance et surtout à la récession provoquée par la crise bancaire et financière qui a commencé en 2008 : le déficit public moyen dans la zone euro n’était que de 0,6% du PIB en 2007, mais la crise l’a fait passer à 7% en 2010. La dette publique est passée en même temps de 66% à 84% du PIB.

Cependant la montée de la dette publique, en France et dans de nombreux pays européens a d’abord été modérée et antérieure à cette récession : elle provient largement non pas d’une tendance à la hausse des dépenses publiques – puisqu’au contraire celles-ci, en proportion du PIB, sont stables ou en baisse dans l’Union européenne depuis le début des années 1990 – mais de l’effritement des recettes publiques, du fait de la faiblesse de la croissance économique sur la période, et de la contre-révolution fiscale menée par la plupart des gouvernements depuis vingt-cinq ans. Sur plus long terme la contre-révolution fiscale a continûment alimenté le gonflement de la dette d’une récession à l’autre. Ainsi en France, un récent rapport parlementaire chiffre à 100 milliards d’euros en 2010 le coût des baisses d’impôts consenties entre 2000 et 2010, sans même inclure les exonérations de cotisations sociales (30 milliards) et d’autres « dépenses fiscales ». Faute d’harmonisation fiscale, les États européens se sont livrées à la concurrence fiscale, baissant les impôts sur les sociétés, les hauts revenus et les patrimoines. Même si le poids relatif de ses déterminants varie d’un pays à l’autre, la hausse quasi-générale des déficits publics et des ratios de dette publique en Europe au cours des trente dernières années ne résulte pas principalement d’une dérive coupable des dépenses publiques. Un diagnostic qui ouvre évidemment d’autres pistes que la sempiternelle réduction des dépenses publiques.

Pour restaurer un débat public informé sur l’origine de la dette et donc les moyens d’y remédier nous mettons en débat une proposition :

Mesure n° 9 : Réaliser un audit public et citoyen des dettes publiques, pour déterminer leur origine et connaître l’identité des principaux détenteurs de titres de la dette et les montants détenus.

FAUSSE EVIDENCE N°5 : IL FAUT REDUIRE LES DEPENSES POUR REDUIRE LA DETTE PUBLIQUE

Même si l’augmentation de la dette publique résultait en partie d’une hausse des dépenses publiques, couper dans ces dépenses ne contribuerait pas forcément à la solution. Car la dynamique de la dette publique n’a pas grand chose à voir avec celle d’un ménage : la macroéconomie n’est pas réductible à l’économie domestique. La dynamique de la dette dépend en toute généralité de plusieurs facteurs : le niveau des déficits primaires, mais aussi l’écart entre le taux d’intérêt et le taux de croissance nominal de l’économie.

Car si ce dernier est plus faible que le taux d’intérêt, la dette va s’accroître mécaniquement du fait de « l’effet boule de neige » : le montant des intérêts explose, et le déficit total (y compris les intérêts de la dette) aussi. Ainsi, au début des années 1990, la politique du franc fort menée par Bérégovoy et maintenue malgré la récession de 1993-94 s’est traduite par un taux d’intérêt durablement plus élevé que le taux de croissance, expliquant le bond de la dette publique de la France pendant cette période. C’est le même mécanisme qui expliquait l’augmentation de la dette dans la première moitié des années 1980, sous l’impact de la révolution néolibérale et de la politique de taux d’intérêts élevés menée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher.

Mais le taux de croissance de l’économie lui-même n’est pas indépendant des dépenses publiques : à court terme l’existence de dépenses publiques stables limite l’ampleur des récessions (« stabilisateurs automatiques ») ; à long terme les investissements et dépenses publiques (éducation, santé, recherche, infrastructures...) stimulent la croissance. Il est faux d’affirmer que tout déficit public accroît d’autant la dette publique, ou que toute réduction du déficit permet de réduire la dette. Si la réduction des déficits plombe l’activité économique, la dette s’alourdira encore plus. Les commentateurs libéraux soulignent que certains pays (Canada, Suède, Israël) ont réalisé de très brutaux ajustements de leurs comptes publics dans les années 1990 et connu immédiatement après un fort rebond de la croissance. Mais cela n’est possible que si l’ajustement concerne un pays isolé, qui regagne rapidement de la compétitivité sur ses concurrents. Ce qu’oublient évidemment les partisans de l’ajustement structurel européen, c’est que les pays européens ont pour principaux clients et concurrents les autres pays européens, l’Union européenne étant globalement peu ouverte sur l’extérieur. Une réduction simultanée et massive des dépenses publiques de l’ensemble des pays de l’Union ne peut avoir pour effet qu’une récession aggravée et donc un nouvel alourdissement de la dette publique.

Pour éviter que le rétablissement des finances publiques ne provoque un désastre social et politique nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n°10 : Maintenir le niveau des protections sociales, voire les améliorer (assurance-chômage, logement…) ; Mesure n°11 : accroître l’effort budgétaire en matière d’éducation, de recherche, d’investissements dans la reconversion écologique... pour mettre en place les conditions d’une croissance soutenable, permettant une forte baisse du chômage.

FAUSSE EVIDENCE N°6 : LA DETTE PUBLIQUE REPORTE LE PRIX DE NOS EXCES SUR NOS PETITS-ENFANTS

Il est une autre affirmation fallacieuse qui confond économie ménagère et macroéconomie, celle selon laquelle la dette publique serait un transfert de richesse au détriment des générations futures. La dette publique est bien un mécanisme de transfert de richesses, mais c’est surtout des contribuables ordinaires vers les rentiers.

En effet, se fondant sur la croyance rarement vérifiée selon laquelle baisser les impôts stimulerait la croissance et accroîtrait in fine les recettes publiques, les États européens ont depuis 1980 imité les USA dans une politique de moins-disant fiscal systématique. Les réductions d’impôt et de cotisations se sont multipliées (sur les bénéfices des sociétés, sur le revenu des particuliers les plus aisés, sur les patrimoines, sur les cotisations patronales...), mais leur impact sur la croissance économique est resté très incertain. Ces politiques fiscales anti-redistributives ont donc aggravé à la fois, et de façon cumulative, les inégalités sociales et les déficits publics.

Ces politiques fiscales ont obligé les administrations publiques à s’endetter auprès des ménages aisés et des marchés financiers pour financer les déficits ainsi créés. C’est ce qu’on pourrait appeler « l’effet jackpot » : avec l’argent économisé sur leurs impôts, les riches ont pu acquérir les titres (porteurs d’intérêts) de la dette publique émise pour financer les déficits publics provoqués par les réductions d’impôts... Le service de la dette publique en France représente ainsi 40 milliards d’euros par an, presqu’autant que les recettes de l’impôt sur le revenu. Tour de force d’autant plus brillant qu’on a ensuite réussi à faire croire au public que la dette publique était la faute des fonctionnaires, des retraités et des malades.

L’accroissement de la dette publique en Europe ou aux USA n’est donc pas le résultat de politiques keynésiennes expansionnistes ou de politiques sociales dispendieuses mais bien plutôt d’une politique en faveur des couches privilégiées : les « dépenses fiscales » (baisses d’impôts et de cotisations) augmentent le revenu disponible de ceux qui en ont le moins besoin, qui du coup peuvent accroître encore davantage leurs placements notamment en Bons du Trésor, lesquels sont rémunérés en intérêts par l’impôt prélevé sur tous les contribuables. Au total se met en place un mécanisme de redistribution à rebours, des classes populaires vers les classes aisées, via la dette publique dont la contrepartie est toujours de la rente privée.

Pour redresser de façon équitable les finances publiques en Europe et en France nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n°12 : redonner un caractère fortement redistributif à la fiscalité directe sur les revenus (suppression des niches, création de nouvelles tranches et augmentation des taux de l’impôt sur le revenu…) Mesure n°13 : supprimer les exonérations consenties aux entreprises sans effets suffisants sur l’emploi

FAUSSE EVIDENCE N°7 : IL FAUT RASSURER LES MARCHES FINANCIERS POUR POUVOIR FINANCER LA DETTE PUBLIQUE

Au niveau mondial, la montée des dettes publiques doit être analysée corrélativement à la financiarisation. Durant les trente dernières années, à la faveur de la totale libéralisation de la circulation des capitaux, la finance a accru considérablement son emprise sur l’économie. Les grandes entreprises recourent de moins en moins au crédit bancaire et de plus en plus aux marchés financiers. Les ménages aussi voient une part croissante de leur épargne drainée vers la finance pour leurs retraites, via les divers produits de placement ou encore dans certains pays via le financement de leur logement (prêts hypothécaires). Les gestionnaires de portefeuille cherchant à diversifier les risques, ils recherchent des titres publics en complément de titres privés. Ils les trouvaient facilement sur les marchés car les gouvernements menaient des politiques similaires conduisant à un essor des déficits : taux d’intérêt élevés, baisses d’impôts ciblées sur les hauts revenus, incitations massives à l’épargne financière des ménages pour favoriser les retraites par capitalisation, etc.

Au niveau de l’UE, la financiarisation de la dette publique a été inscrite dans les traités : depuis Maastricht les Banques centrales ont interdiction de financer directement les États, qui doivent trouver prêteurs sur les marchés financiers. Cette « répression monétaire » accompagne la « libération financière » et prend l’exact contrepied des politiques adoptées après la grande crise des années 1930, de « répression financière » (restrictions drastiques à la liberté d’action de la finance) et de « libération monétaire » (avec la fin de l’étalon-or). Il s’agit de soumettre les États, supposés par nature trop dépensiers, à la discipline de marchés financiers supposés par nature efficients et omniscients.

Résultat de ce choix doctrinaire, la Banque centrale européenne n’a ainsi pas le droit de souscrire directement aux émissions d’obligations publique des États européens. Privés de la garantie de pouvoir toujours se financer auprès de la Banque Centrale, les pays du Sud ont ainsi été les victimes d’attaques spéculatives. Certes depuis quelques mois, alors qu’elle s’y était toujours refusé au nom d’une orthodoxie sans faille, la BCE achète des obligations d’État au taux d’intérêt du marché pour calmer les tensions sur le marché obligataire européen. Mais rien ne dit que cela suffira, si la crise de la dette s’aggrave et que les taux d’intérêt de marché s’envolent. Il pourrait alors être difficile de maintenir cette orthodoxie monétaire dénuée de fondements scientifiques sérieux.

Pour remédier au problème de la dette publique nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n°14 : autoriser la Banque centrale européenne à financer directement les États (ou à imposer aux banques commerciales de souscrire à l’émission d’obligations publiques) à bas taux d’intérêt, desserrant ainsi le carcan dans lequel les marchés financiers les étreignent

Mesure n°15 : si nécessaire, restructurer la dette publique, par exemple en plafonnant le service de la dette publique à un certain % du PIB, et en opérant une discrimination entre les créanciers selon le volume des titres qu’ils détiennent : les très gros rentiers (particuliers ou institutions) doivent consentir un allongement sensible du profil de la dette, voire des annulations partielles ou totales. Il faut aussi renégocier les taux d’intérêt exorbitants des titres émis par les pays en difficulté depuis la crise.

FAUSSE EVIDENCE N°8 : L’UNION EUROPÉNNE DÉFEND LE MODELE SOCIAL EUROPÉEN

La construction européenne apparaît comme une expérience ambiguë. Deux visions de l’Europe coexistent, sans oser s’affronter ouvertement. Pour les sociaux-démocrates l’Europe aurait dû se donner l’objectif de promouvoir le modèle social européen, fruit du compromis social de l’après seconde guerre mondiale, avec sa protection sociale, ses services publics et ses politiques industrielles. Elle aurait dû constituer un rempart face à la mondialisation libérale, un moyen de protéger, de faire vivre et progresser ce modèle. L’Europe aurait dû défendre une vision spécifique de l’organisation de l’économie mondiale, la mondialisation régulée par des organismes de gouvernance mondiale. Elle aurait dû permettre aux pays membres de maintenir un niveau élevé de dépenses publiques et de redistribution, en protégeant leur capacité de les financer par l’harmonisation de la fiscalité sur les personnes, les entreprises, les revenus du capital.

Cependant l’Europe n’a pas voulu assumer sa spécificité. La vision dominante actuellement à Bruxelles et au sein de la plupart des gouvernements nationaux est au contraire celle d’une Europe libérale, dont l’objectif est d’adapter les sociétés européennes aux exigences de la mondialisation : la construction européenne est l’occasion de mettre en cause le modèle social européen et de déréguler l’économie. La prééminence du droit de la concurrence sur les réglementations nationales et sur les droits sociaux dans le Marché unique permet d’introduire plus de concurrence sur les marchés des produits et des services, de diminuer l’importance des services publics et d’organiser la mise en concurrence des travailleurs européens. La concurrence sociale et fiscale a permis de réduire les impôts, notamment sur les revenus du capital et des entreprises (les « bases mobiles »), et de faire pression sur les dépenses sociales. Les traités garantissent quatre libertés fondamentales : la libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux. Mais loin de se limiter au marché intérieur, la liberté de circulation des capitaux a été accordée aux investisseurs du monde entier, soumettant ainsi le tissu productif européen aux contraintes de valorisation des capitaux internationaux. La construction européenne apparaît comme un moyen d’imposer aux peuples des réformes néolibérales.

L’organisation de la politique macroéconomique (indépendance de la Banque Centrale Européenne vis-à-vis du politique, Pacte de stabilité) est marquée par la méfiance envers les gouvernements démocratiquement élus. Il s’agit de priver les pays de toute autonomie en matière de politique monétaire comme en matière budgétaire. L’équilibre budgétaire doit être atteint, puis toute politique discrétionnaire de relance bannie, pour ne plus laisser jouer que la « stabilisation automatique ». Aucune politique conjoncturelle commune n’est mise en œuvre au niveau de la zone, aucun objectif commun n’est défini en termes de croissance ou d’emploi . Les différences de situation entre les pays ne sont pas prises en compte, puisque le pacte ne s’intéresse ni aux taux d’inflation ni aux déficits extérieurs nationaux ; les objectifs de finances publiques ne tiennent pas compte des situations économiques nationales.

Les instances européennes ont tenté d’impulser des réformes structurelles (par les Grandes orientations de politiques économiques, la Méthode ouvertes de coordination, ou l’Agenda de Lisbonne) avec un succès très inégal. Leur mode d’élaboration n’était ni démocratique, ni mobilisateur, leur orientation libérale ne correspondait pas obligatoirement aux politiques décidées au niveau national, compte tenu des rapports de forces existant dans chaque pays. Cette orientation n’a pas connue d’emblée les succès éclatants qui l’auraient légitimée. Le mouvement de libéralisation économique a été remis en cause (échec de la directive Bolkestein) ; certains pays ont été tentés de nationaliser leur politique industrielle tandis que la plupart s’opposaient à l’européanisation de leurs politiques fiscales ou sociales. L’Europe sociale est restée un vain mot, seule l’Europe de la concurrence et de la finance s’est réellement affirmée.

Pour que l’Europe puisse promouvoir véritablement un modèle social européen, nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n°16 : remettre en cause la libre circulation des capitaux et des marchandises entre l’Union européenne et le reste du monde, en négociant des accords multilatéraux ou bilatéraux si nécessaire

Mesure n°17 : au lieu de la politique de concurrence, faire de « l’harmonisation dans le progrès » le fil directeur de la construction européenne. Mettre en place des objectifs communs à portée contraignante en matière de progrès social comme en matière macroéconomique (des GOPS, grandes orientations de politique sociale)

FAUSSE EVIDENCE N°9 : L’EURO EST UN BOUCLIER CONTRE LA CRISE

L’euro aurait dû être un facteur de protection contre la crise financière mondiale. Après tout, la suppression de toute incertitude sur les taux de change entre monnaies européennes a éliminé un facteur majeur d’instabilité. Pourtant, il n’en a rien été : l’Europe est plus durement et plus durablement affectée par la crise que le reste du monde. Cela tient aux modalités-mêmes de construction de l’union monétaire.

Depuis 1999 la zone euro a connu une croissance relativement médiocre et un accroissement des divergences entre les États membres en termes de croissance, d’inflation, de chômage et de déséquilibres extérieurs. Le cadre de politique économique de la zone euro, qui tend à imposer des politiques macroéconomiques semblables pour des pays dans des situations différentes, a élargi les disparités de croissance entre les États membres. Dans la plupart des pays, en particulier les plus grands, l’introduction de l’euro n’a pas provoqué l’accélération promise de la croissance. Pour d’autres, il y a eu croissance mais au prix de déséquilibres difficilement soutenables. La rigidité monétaire et budgétaire, renforcée par l’euro, a permis de faire porter tout le poids des ajustements sur le travail. On a promu la flexibilité et l’austérité salariale, réduit la part des salaires dans le revenu total, accru les inégalités.

Cette course au moins disant social a été remportée par l’Allemagne qui a su dégager d’importants surplus commerciaux au détriment de ses voisins et surtout de ses propres salariés, en s’imposant une baisse du coût du travail et des prestations sociales, ce qui lui a conféré un avantage commercial par rapport à ses voisins qui n’ont pu traiter leurs travailleurs aussi durement. Les excédents commerciaux allemands pèsent sur la croissance des autres pays. Les déficits budgétaires et commerciaux des uns ne sont que la contrepartie des excédents des autres... Les États membres n’ont pas été capables de définir une stratégie coordonnée.

La zone euro aurait du être moins touché que les États-Unis ou le Royaume-Uni par la crise financière. Les ménages sont nettement moins impliqués dans les marchés financiers, qui sont moins sophistiqués. Les finances publiques étaient dans une meilleure situation ; le déficit public de l’ensemble des pays de la zone était de 0,6% du PIB en 2007, contre près de 3% aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou au Japon. Mais la zone euro souffrait d’un creusement des déséquilibres : les pays du Nord (Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Pays Scandinaves) bridaient leurs salaires et leurs demandes internes et accumulaient des excédents extérieurs, alors que les pays du Sud (Espagne, Grèce, Irlande) connaissaient une croissance vigoureuse impulsée par des taux d’intérêt faibles relativement au taux de croissance, tout en accumulant des déficits extérieurs.

Alors que la crise financière est partie des États-Unis, ceux-ci ont tenté de mettre en œuvre une réelle politique de relance budgétaire et monétaire, tout en initiant un mouvement de re-régulation financière. L’Europe au contraire n’a pas su s’engager dans une politique suffisamment réactive. De 2007 à 2010, l’impulsion budgétaire a été de l’ordre de 1,6 point de PIB dans la zone Euro ; de 3,2 points au Royaume-Uni ; de 4,2 points aux États-Unis. La perte de production due à la crise a été nettement plus forte dans la zone euro qu’aux États-Unis. Le creusement des déficits dans la zone a été subi plutôt que le résultat d’une politique active.

En même temps, la Commission a continué de lancer des procédures de déficit excessif contre les États-membres de sorte qu’à la mi-2010 pratiquement tous les États de la zone y étaient soumis. Elle a demandé aux États-membres de s’engager à revenir avant 2013 ou 2014 sous la barre de 3%, indépendamment de l’évolution économique. Les instances européennes ont continué de réclamer des politiques salariales restrictives et des remises en cause des systèmes publics de retraite et de santé, au risque évident d’enfoncer le continent dans la dépression et d’accroître les tensions entre les pays. Cette absence de coordination, et plus fondamentalement l’absence d’un vrai budget européen permettant une solidarité effective entre les États membres, ont incité les opérateurs financiers à se détourner de l’euro, voire à spéculer ouvertement contre lui.

Pour que l’euro puisse réellement protéger les citoyens européens de la crise nous mettons en débat deux mesures : Mesure n°18 : assurer une véritable coordination des politiques macroéconomiques et une réduction concertée des déséquilibres commerciaux entre pays européens Mesure n°19 : compenser les déséquilibres de paiements en Europe par une Banque de Règlements (organisant les prêts entre pays européens) Mesure n°20 : si la crise de l’euro mène à son éclatement, et en attendant la montée en régime du budget européen (cf. infra), établir un régime monétaire intraeuropéen (monnaie commune de type « bancor ») qui organise la résorption des déséquilibres des balances commerciales au sein de l’Europe

FAUSSE EVIDENCE N°10 : LA CRISE GRECQUE A ENFIN PERMIS D’AVANCER VERS UN GOUVERNEMENT ECONOMIQUE ET UNE VRAIE SOLIDARITE EUROPEENNE

A partir de la mi-2009, les marchés financiers ont commencé à spéculer sur les dettes des pays européens. Globalement, la forte hausse des dettes et des déficits publics à l’échelle mondiale n’a pas (encore) entrainé de hausses des taux longs : les opérateurs financiers estiment que les banques centrales maintiendront longtemps les taux monétaires réels à un niveau proche de zéro, et qu’il n’y a pas de risque d’inflation ni de défaut d’un grand pays. Mais les spéculateurs ont perçu les failles de l’organisation de la zone euro. Alors que les gouvernements des autres pays développés peuvent toujours être financés par leur Banque centrale, les pays de la zone euro ont renoncé à cette possibilité, et dépendent totalement des marchés pour financer leurs déficits. Du coup, la spéculation a pu se déclencher sur les pays les plus fragiles de la zone : Grèce, Espagne, Irlande.

Les instances européennes et les gouvernements ont tardé à réagir, ne voulant pas donner l’impression que les pays membres avaient droit à un soutien sans limite de leurs partenaires et voulant sanctionner la Grèce, coupable d’avoir masqué – avec l’aide de Goldman Sachs – l’ampleur de ses déficits. Toutefois, en mai 2010, la BCE et les pays membres ont dû créer dans l’urgence un Fonds de stabilisation pour indiquer aux marchés qu’ils apporteraient ce soutien sans limite aux pays menacés. En contrepartie, ceux-ci ont du annoncer des programmes d’austérité budgétaire sans précédent, qui vont les condamner à un recul de l’activité à court terme et à une longue période de récession. Sous pression du FMI et de la Commission européenne la Grèce doit privatiser ses services publics et l’Espagne flexibiliser son marché du travail. Même la France et l’Allemagne, qui ne sont pas attaqués par la spéculation, ont annoncé des mesures restrictives.

Pourtant, globalement, la demande n’est aucunement excessive en Europe. La situation des finances publiques est meilleure que celle des États-Unis ou de la Grande-Bretagne, laissant des marges de manœuvre budgétaire. Il faut résorber les déséquilibres de façon coordonnée : les pays excédentaires du Nord et du centre de l’Europe doivent mener des politiques expansionnistes – hausse des salaires, des dépenses sociales... - pour compenser les politiques restrictives des pays du Sud. Globalement, la politique budgétaire ne doit pas être restrictive dans la zone Euro, tant que l’économie européenne ne se rapproche pas à une vitesse satisfaisante du plein-emploi.

Mais les partisans des politiques budgétaires automatiques et restrictives en Europe sont malheureusement aujourd’hui renforcés. La crise grecque permet de faire oublier les origines de la crise financière. Ceux qui ont accepté de soutenir financièrement les pays du Sud veulent imposer en contrepartie un durcissement du Pacte de Stabilité. La Commission et l’Allemagne veulent imposer à tous les pays membres d’inscrire l’objectif de budget équilibré dans leur constitution, de faire surveiller leur politique budgétaire par des comités d’experts indépendants. La Commission veut imposer aux pays une longue cure d’austérité pour revenir à une dette publique inférieure à 60% du PIB. S’il y a une avancée vers un gouvernement économique européen, c’est vers un gouvernement qui, au lieu de desserrer l’étau de la finance, va imposer l’austérité et approfondir les « réformes » structurelles au détriment des solidarités sociales dans chaque pays et entre les pays.

La crise offre aux élites financières et aux technocraties européennes la tentation de mettre en œuvre la « stratégie du choc , en profitant de la crise pour radicaliser l’agenda néolibéral. Mais cette politique a peu de chances de succès :
- La diminution des dépenses publiques va compromettre l’effort nécessaire à l’échelle européenne pour soutenir les dépenses d’avenir (recherche, éducation, politique familiale), pour aider l’industrie européenne à se maintenir et à investir dans les secteurs d’avenir (économie verte).
- La crise va permettre d’imposer de fortes réductions des dépenses sociales, objectif inlassablement recherché par les tenants du néolibéralisme, au risque de compromettre la cohésion sociale, de réduire la demande effective, de pousser les ménages à épargner pour leur retraite et leur santé auprès des institutions financières, responsables de la crise.
- Les gouvernements et les instances européennes se refusent à organiser l’harmonisation fiscale qui permettrait la hausse nécessaire des impôts sur le secteur financier, sur les patrimoines importants et les hauts revenus.
- Les pays européens instaurent durablement des politiques budgétaires restrictives qui vont lourdement peser sur la croissance. Les recettes fiscales vont chuter. Aussi, les soldes publics ne seront guère améliorés, les ratios de dette seront dégradés, les marchés ne seront pas rassurés.
- Les pays européens, du fait de la diversité de leurs cultures politiques et sociales, n’ont pas pu se plier tous à la discipline de fer imposée par le traité de Maastricht ; ils ne se plieront pas tous à son renforcement actuellement organisé. Le risque d’enclencher une dynamique de repli sur soi généralisé est réel.

Pour avancer vers un véritable gouvernement économique et une solidarité européenne nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n°21 : développer une fiscalité européenne (taxe carbone, impôt sur les bénéfices, …) et un véritable budget européen pour aider à la convergence des économies et tendre vers une égalisation des conditions d’accès aux services publics et sociaux dans les divers États membres sur la base des meilleures pratiques. Mesure n°22 : lancer un vaste plan européen, financé par souscription auprès du public à taux d’intérêt faible mais garanti, et/ou par création monétaire de la BCE, pour engager la reconversion écologique de l’économie européenne.

CONCLUSION

METTRE EN DÉBAT LA POLITIQUE ECONOMIQUE, TRACER DES CHEMINS POUR REFONDER L’UNION EUROPEENNE

L’Europe s’est construite depuis trois décennies sur une base technocratique excluant les populations du débat de politique économique. La doctrine néolibérale, qui repose sur l’hypothèse aujourd’hui indéfendable de l’efficience des marchés financiers, doit être abandonnée. Il faut rouvrir l’espace des politiques possibles et mettre en débat des propositions alternatives et cohérentes, qui brident le pouvoir de la finance et organisent l’harmonisation dans le progrès des systèmes économiques et sociaux européens. Cela suppose la mutualisation d’importantes ressources budgétaires, dégagées par le développement d’une fiscalité européenne fortement redistributrice. Il faut aussi dégager les États de l’étreinte des marchés financiers. C’est seulement ainsi que le projet de construction européenne pourra espérer retrouver une légitimité populaire et démocratique qui lui fait aujourd’hui défaut.

Il n’est évidemment pas réaliste d’imaginer que 27 pays décideront en même temps d’opérer une telle rupture dans la méthode et les objectifs de la construction européenne. La Communauté économique européenne a commencé avec six pays : la refondation de l’Union européenne passera elle aussi au début par un accord entre quelques pays désireux d’explorer des voies alternatives. A mesure que deviendront évidentes les conséquences désastreuses des politiques aujourd’hui adoptées, le débat sur les alternatives montera partout en Europe. Des luttes sociales et des changements politiques interviendront à un rythme différent selon les pays. Des gouvernements nationaux prendront des décisions innovantes. Ceux qui le désireront devront adopter des coopérations renforcées pour prendre des mesures audacieuses en matière de régulation financière, de politique fiscale ou sociale. Par des propositions concrètes ils tendront la main aux autres peuples pour qu’ils rejoignent le mouvement.

C’est pourquoi il nous semble important d’ébaucher et de mettre en débat dès maintenant les grandes lignes de politiques économiques alternatives qui rendront possible cette refondation de la construction européenne.

L'équipe d'Ars Industrialis

Association Ars Industrialis

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Françoise Nowak

Journaliste consultante et auteure conceptrice, organisatrice et animatrice d'événements

Membre de l'Association des journalistes-écrivains pour la nature et l'écologie (JNE)

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